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2 articles avec textes

Premières gorgées

Publié le par Site internet officiel du Domaine Buisson-Charles

Tôt le matin nous descendîmes les escaliers usés de notre cave séculaire. Les bouteilles posées à même le sol selon un alignement minutieux attendaient notre visite, brillantes sous le feu des ampoules oblongues poussiéreuses, se parant d'or ou de rubis, elles semblaient se pavaner pour être choisies, nous attirant de leurs galbes sensuels.

Parcourir les allées, enjamber rouges, blancs, Nuits et Beaune, bordelaises ou alsaciennes, avec lenteur et précautions pour ne point troubler l'équilibre des piles et l'agencement choisi par mon aîné. Il me regardait, bienveillant et un peu inquiet, prêt à saisir celle qui par son apparence saurait me charmer. Un partage simple donnant son sens à ce lieu secret réservé aux aimés plus qu'aux amis, aux sens plus qu'aux espérances, à la vie humble plus qu'à la frime étiquetée.

Du doigt je fis le choix d'une bouteille ornée d'un hanap et de liserés vermillions, je le vis froncer ses sourcils et compris que ce jour là, ce vin n'était pas à la hauteur de ses espérances, mais il accepta avec simplicité car il savait que respecter un désir se positionne au dessus du raisonnement qui impose l'obtention du plaisir.

Nous bûmes ce cru à table, longuement, peu de mots, des regards parfois, une main sur mon épaule comme si sa vibration pouvait transmettre son ressenti. Je sens encore sa douceur, son grain, sa texture et cette forme accomplie qui fait d'un cru sans grade une bouteille aboutie. Gorgées de bonheur nées du partage et du respect, gorgées riches d'enseignements qui font de nos expériences les plus infimes des choix de vie précieux et inoubliables.

Nous étions à la Saint Valentin 1979 j'avais choisi une Folatières 1976 du Gaston...j'aimerais ce cru pour la vie.

Premières gorgées

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Ab origine fidelis - Fidèle à ses origines

Publié le par Site internet officiel du Domaine Buisson-Charles

Ab origine fidelis - Fidèle à ses origines

L'Éveil

Il prit la cerpe pour curer son fessou et faire reluire la lame à reflets argentés de son outil. Puis ses mains calleuses et grêles se saisirent du manche lisse pour le retourner et observer la justesse de son équilibre avant de le porter à son épaule pour se diriger à pied dans la Vazelle, un lopin de vignes d'ordinaires qu'il bichonnait avec respect.

Plantée par Louis le grand père et entretenue par ses fils ce bout de vignes dans les bas donnait depuis toujours le vin de la famille, celui qui la fortifiait, celui qui sans doute aussi adoucissait la peine de ces travailleurs courbés. Cassé en deux, le dos émergeant du rang et la casquette de toile vissée sur le front, il maniait le rudimentaire outil avec souplesse . Sa lame lisse tranchait la terre en léchant respectueusement le cep, sans à coup avec une précision millimétrée, un geste fruste, d'une grâce indicible. Je l'observais depuis le contour où je jouais avec mon vélo.

Ce Jeudi , je ne saurais dire pourquoi, je compris que mon temps était venu et que regarder la sueur de mon père perler sur son front et mouiller son maillot bleu roi jusqu'au nombril n'était plus de mon âge. A 12 ans moi aussi je pouvais me saisir de cette pioche recourbée pour me rendre utile en soulageant mon aîné. Il faisait chaud, je m'approchais de lui sans mot dire et, se relevant, il comprit. Un large sourire coupa son visage buriné et il me tendit ce manche que je n'imaginais pas si lourd. Il était encore chaud et humide. Mes premiers coups furent un combat chaotique contre cette terre sèche mêlée de mauvaises herbes. Combien de règes ai-je déchirés avant que de savoir les inciser avec dextérité! Apprendre me pris du temps. Jamais ma volonté ne m'abandonna.

A la tombée de la nuit, de retour en notre humble demeure, le repas était servi. Ma mère un peu inquiète de ce retour tardif mais heureuse de nous voir rentrer nous attendait sur le pas de la porte, son torchon à la main. Nous prîmes place autour de l'épaisse table de chêne et mon verre fut rempli au tiers pour la première fois. Jamais je ne me sentis plus fier et ces regards bleus qu'échangèrent mes parents firent de moi un presque adulte qui aurait pu piocher toute la nuit! Je bus ce Vazelle doucement avec délectation et bonheur. Je crois depuis avoir bu de nombreux vins meilleurs, mais aucun n'a plus jamais eu cette saveur la... Patrick Essa - Juillet 2013 à Meursault

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